Pensées pour un poète disparu

Göran Tunström – 1937-2000   Dans quelques mois cela fera quinze ans que Göran Tunström a disparu. C’est à Actes Sud que l’on doi...



Göran Tunström – 1937-2000  


Dans quelques mois cela fera quinze ans que Göran Tunström a disparu.C’est à Actes Sud que l’on doit la découverte en français de ce grand romancier et poète suédois parti, avant ses 63 ans, rejoindre ce Dieu dont il disait : « Dieu n’existe pas. Je crois en lui. »
Pour le lecteur qui pourrait avoir quelque difficulté à entrer de plain-pied dans son univers si particulier, Göran Tunström prit aimablement le soin de préciser quelque temps plus tard : « J’ai conclu un accord avec Dieu selon les termes duquel je ne crois pas en lui et il dit que ce n’est pas grave. » *
  
Salué par la critique et honoré de nombreux prix dont l’August Prize décerné par le grand quotidien suédois l’Aftonbladet, Göran Tunström qui, depuis des années partageait son temps entre sa résidence d’été des îles Koster et son appartement de Södermalm, est mort à Stockholm mais a été inhumé à Sunne, près de l’église évoquée dans son libre le plus célèbre : L’oratorio de Noël, même si pour certains critiques et lecteurs, son ouvrage le plus abouti est Le livre d’or des gens de Sunne.

L'oratorio de Noël
L’oratorio de Noël est une vaste saga s’étendant sur trois générations et nous promenant de Suède en Nouvelle-Zélande. Paru en 1983, le livre qui a fait plus tard l’objet d’une adaptation cinématographique à qui il doit une grande part de sa considérable notoriété a été édité par Actes Sud en 1987.
En toile de fond, résonne la partition de Bach dont ce roman foisonnant semble suivre la structure musicale.
Solveig qui chantait à l’église aurait pu l’interpréter. Elle était l’épouse d’Aron dont elle eut deux enfants, Sidner, le fils, et Eve-Liisa. Mais Sidner a malencontreusement poussé le vélo de sa mère qui passait près d’un troupeau de vaches et elle s’est fait piétiner à mort par ces ruminants ou ces métaphores – au choix.
Sidner, autour de qui le roman est axé, portera toute sa vie un violent sentiment de culpabilité qui envahira ses rêves, perturbant aussi ses faits et gestes dans le quotidien éveillé. Aron, le père, ne se remettra jamais non plus de la mort de Solveig, la cherchant partout, imaginant même, à l’occasion d’une correspondance avec une Néo-Zélandaise que Solveig a fait croire à sa mort mais a pris les traits d’une autre – cette Néo-Zélandaise, précisément.  
Prolifique mais cohérent, brassant au travers du monde bien des personnages qui se séparent puis se retrouvent, quand ils ont paru se perdre et nous semer au milieu des pages, le livre est sans doute une des meilleures illustrations de l’imaginaire particulièrement intense de Göran Tunström. L’amour, la vie, la folie, la mort, une certaine démesure, la solitude aussi et le chagrin, la fantaisie, l’humour palpitent au fil des chapitres, nous projettent en tous sens. Mais l’auteur sait toujours nous ramener dans la ligne de sa propre flottaison. Ou, pour reprendre une image du livre, comme autant d’horloges qui indiquent, toutes, une heure différente mais sont situées chez le même horloger : « Elles tictaquaient inlassablement, chacune dans son temps, sans se soucier l’une de l’autre. Aucune n’était fausse, aucune n’était juste, il n’y avait ni avant ni après. Toutes n’étaient préoccupées que d’elles-mêmes et de leur propre mécanisme. »

Un prosateur à New York
Pour commémorer la disparition de Göran Tunström, j’ai choisi en fait de vous parler plus spécifiquement de son tout dernier livre, le plus court aussi : Un prosateur à New York, paru chez Actes Sud, en mai 2000. Ce n’est pas le plus célèbre de ses romans, certains disent que ce n’est pas le plus réussi, mais ce court opus est pour moi un livre charmant et plus profond qu’il n’y paraît.

Il débute par une fine préface de Nancy Houston qui a connu l’auteur en 1993, à Montréal, lorsqu’il était venu présenter son recueil de nouvelles De planète en planète. Ils avaient la même attachée de presse et ce fut le début d’une amitié entre Nancy Houston et Göran Tunström qui était déjà malade. 
Nancy Houston le définit parfaitement : « Un homme terrestre et extraterrestre ». Dans la droite ligne des convictions qu’on lui connaît, elle ajoute : « Comme nous tous, puisque nous avons tous, et il n’a cessé de nous le rappeler, cette incroyable capacité de décoller du réel et de prendre notre envol par la pensée, le rêve, la musique, l’art… par l’amour. »
Göran Tunström croyait à la force et la logique de ces envols et à l’amour lui-même : « Sache que ce genre de choses peut exister sur terre », disait un des personnages de L’oratorio de Noël, comme nous le rappelle Nancy Houston.
Pour elle, l’amour chez Göran Tunström « n’est pas une quelconque abstraction chrétienne ou humaniste, désincarnée et idéale. C’est, au jour le jour, l’ensemble des mots et des gestes que nous nous offrons les uns les autres pour nous toucher, nous rassurer, nous faire rire ou jouir – pour adoucir ou embellir un tant soit peu la vie. Ces mots et gestes peuvent être sublimes, poétiques, humbles, érotiques ; ils peuvent aussi être loufoques (…). »
Loufoques ou révélant un autre monde où ils exprimeraient au contraire une parfaite cohérence ? Comme chez le merveilleux Gabriel García Márquez dont on a parfois rapproché l’univers romanesque, Göran Tunström diluait le réel dans le fantastique, à moins que la véritable base ne fût pour lui le fantastique… Nancy Houston cite cette réplique à la fois si amusante et qui en dit si long, faite par Göran Tunström à une lectrice qui l’interrogeait sur son imaginaire, notamment dans Le livre d’or des gens de Sunne où il décrit, « entre autres merveilles », un voyage sur la lune. On imagine Göran observer attentivement la lectrice si avide de savoir comment se départageaient chez lui le faux du vrai, puis de lui répondre, avec toute la conviction que véhiculait sa voix grave : « Tout dans mes livres est vrai. Je suis réellement allé voir l’autre face de la lune. »

Un prosateur à New York se présente comme des sortes de variations sur le thème de la création. Dans cette ville où il a lui-même longtemps séjourné (le livre est au demeurant écrit à la première personne), le héros est un auteur qui vient d’achever son dernier livre et s’attend à subir l’épreuve « d’une DDP – dépression post-production ». Il est venu avec pour principal bagage quelques mots qui pourraient former le début d’un futur ouvrage : « Une brise légère faisait trembler les feuilles de l’arbre dans la chaleur de l’après-midi. » Il les aime bien, tout simples, un peu mystérieux, avec leurs promesses d’enclenchements féconds, mais il s’en méfie aussi, les mots pouvant être si traîtres ou au moins infidèles. Le héros-auteur les observe entre amitié et inquiétude. « J’avais près de soixante ans et je ressentais la brûlure de l’urgence. »

Où se loger ? Voici qu’il trouve dans le Village Voice une petite annonce d’un dénommé Bendel Bigard, peintre aussi acharné qu’inconnu, ne se créditant d’ailleurs pas lui-même d’un grand talent – et qui, de fait, ne vend jamais rien. Bendel doit partir quelque temps et cherche à louer son loft de Tribeca dont la description vaut le détour… L’affaire se conclut malgré les tares du logement, mais Bendel demande au héros de bien vouloir porter trois toiles à une petite galerie qui lui propose d’exposer parmi d’autres. Bendel ne s’attend nullement à les vendre, mais il faut bien tenir parole.
C’est le héros qui la tiendra pour lui, mais obsédé par ses mots-promesses qu’il a enfin couchés sur le papier pour les regarder bien en face, il ne prend pas celles choisies par Bendel, d’autant qu’il neige et que les toiles indiquées sont très grandes.
Lors du vernissage, il va rencontrer deux femmes : Susanne et une dénommée Vanessa Saint Just qui fait la cover girl pour des magazines de mode. Par un pur hasard de pose photographique de la starlette, elle se retrouve mitraillée devant une des toiles apportées par le héros et décide dans la foulée de l’acquérir.
Voilà, tout est place : on va prendre le héros pour le peintre, il cède la toile à un prix farfelu – entendez exorbitant –, Susanne n’est autre que la femme de Bendel et Vanessa Saint Just s’appelle en vérité Betty Sheridan…

La brise légère continue ses pérégrinations, elle évolue, elle se renie, elle prend d’autres formes. Elle mue, comme l’auteur et comme Susanne qui découvrent qu’ils s’aiment, comme Vanessa-Betty qui n’aime plus personne et pas forcément elle-même, comme le loft déglingué où s’installent Susanne et le héros et qu’ils métamorphosent en attendant le retour de Bendel, sans trop l’attendre non plus.
Mais peut-on décréter les mutations et créer sur commande ? Les producteurs de Betty la somment pourtant d’être Vanessa, de ne pas garder ces toiles figuratives et jugées ringardes, de ne plus voir ce peintre sorti de Dieu sait où et qui « n'apporte rien » « n'ajoute rien à sa naissante carrière». Et Bendel, de retour, somme Susanne et son locataire « que tout soit remis comme avant. Exactement », de rapporter la toile vendue à Vanessa et les deux toiles qui sont encore à la galerie, de rendre à cette starlette la somme considérable qui pourrait pourtant modifier profondément sa vie. Il se somme, en quelque sorte, de ne pas changer, et il somme sa vie de se figer.

Göran Tunström s’amuse d’un rire assez grinçant. Il fait poser à Bendel une question à la fois désopilante et pathétique lorsqu’il constate qu’un peu de vaisselle ordinaire a été cassée lors d’une fête donnée par le héros et Susanne, en son absence. Une des quelques assiettes bon marché a succombé. Alors Bendel, fixant son ex-compagne, demande d’une voix qu’on sent tendue : « Quelle assiette ? »

Vous découvrirez tous seuls la fin, si vous prend la bonne idée de lire ce livre. Et de lire ou relire Göran Tunström, en vous laissant porter par son monde aussi probable qu’improbable où tout est crûment montré dans le dédale de son imaginaire qui continue de nous manquer.
Comme il l’écrit lui-même dans un autre livre – et c’est vraiment ce que je voulais lui dire, ici : « La vie, on l’a compris, est épouvantable, mais ce n’est pas une raison pour mourir. »


Thierry Martin





* Ce « mot » délicieux m’a rappelé cet échange mi- potache, mi profond entre deux étudiants, via deux slogans écrits sur les murs d’une université française, voici bien longtemps. La première main avait fièrement écrit : « Dieu est mort. Signé : Nietzsche. » Le lendemain, l’auteur du graffiti découvrit une autre phrase écrite sous la sienne, comme un post-scriptum ou une précision : « Nietzsche est mort. Signé : Dieu. » 

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